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Témoignage de Jacques Gellard

Description

 

De quelle manière puis-je évoquer le Père Kolvenbach, pour lui rendre hommage, après son décès au Liban, le 26 novembre dernier ? Pas par une histoire de sa vie, ni même d’une période de sa vie, bien que je l’aie côtoyé pendant presque 17 ans, à Rome, comme Assistant régional. Pas non plus par un portrait fouillé et aussi objectif que possible. Seulement par un témoignage, sur quelques traits de sa personnalité, de sa manière d’être : le Père Kolvenbach que j’ai connu, avec qui j’ai vécu. Je suis heureux de donner ce témoignage, car je reste marqué par ce temps passé à servir la Compagnie aux côtés du P. K., par sa personnalité et la manière dont il accomplissait sa propre mission. Je me surprends encore à observer que j’ai adopté telle ou telle de ses façons de réagir, de penser. Et l’annonce de son décès m’a davantage touché que je ne m’y attendais, d’une émotion faite de peine et de vraie joie (pour lui), et de gratitude. Il n’était pourtant pas homme à favoriser les liens affectifs, ou les manifestations de familiarité ; il maintenait plutôt une grande sobriété en ce domaine. Mais un lien d’affection, un réel attachement, s’est noué pour moi, que je n’oserai pas appeler une amitié, mais qui reste vivant encore aujourd’hui ( !)

 

Au moment de son élection comme Général en 1983, lors de la 33ème CG, je le connaissais peu personnellement (quelques rares rencontres, un entretien pendant les « murmurationes » de la CG), mais surtout, finalement, de réputation. Et quand il m’a nommé Provincial en 1985, je me suis demandé s’il me connaissait assez. Mais dans les années qui ont suivi, j’ai découvert et beaucoup apprécié son écoute, sa simplicité dans les relations et le dialogue, sa confiance et la solidité de son soutien. De ce fait, quand, au terme de mon mandat de Provincial, il m’a appelé à Rome pour être Assistant d’ « Europe Occidentale », et que je suis arrivé à la Curie, son accueil (avec celui du P. Decloux que je remplaçais) m’a mis à l’aise, malgré la nouveauté et l’ampleur de la tâche qui m’attendait.

 

Parmi les traits de sa personnalité et de sa manière de vivre, je voudrais souligner d’abord ce que j’appellerais son étonnante sérénité. Je la mentionne en premier, parce qu’elle m’a frappé dès son élection. A quelqu’un qui lui demandait sa réaction devant cette élection, il avait répondu, citant Sainte Thérèse d’Avila : « Nada te turbe... ». Cette profonde paix intérieure, clairement enracinée dans sa foi et dans son abandon entre les mains du Seigneur, je pense l’avoir retrouvée dans la façon dont il faisait face aux difficultés sérieuses, dans sa charge de supérieur général. Quand, lors des réunions quotidiennes du Conseil général, le P.K. faisait état d’un problème grave, d’un conflit important avec quelque autorité de l’Eglise, ou même à l’intérieur de la Compagnie, j’ai toujours été frappé du fait qu’il ne dramatisait jamais, qu’il évoquait les exigences à satisfaire pour résoudre la problème, et qu’il invitait sereinement à réfléchir à la question ; et si la solution n’apparaissait pas clairement, on remettait à plus tard d’y revenir, dans la confiance qu’un « discernement priant » (chère au P.K.) conduirait à une réponse satisfaisante, à un consensus dans le Conseil.

 

Une seconde chose qui m’a paru remarquable regarde ses relations avec « l’Eglise hiérarchique », pour parler comme St Ignace : le Pape, les autorités du Vatican, les évêques. Et là, j’évoque à la fois une attitude fondamentale chez lui, et le résultat de son action dans ce domaine. Sa loyauté, sa disponibilité, à l’égard des autorités de l’Eglise, en commençant bien sûr par le Saint Père, m’ont toujours impressionné. Mais cela s’alliait avec une sorte de liberté, de capacité de demander la clarté, la précision, sur ce qui était attendu de lui ou de la Compagnie, ou sur ce qui était reproché. Son sens du service de l’Eglise et de l’obéissance au Pape était grand, évident, mais aussi le sens qu’il avait de sa responsabilité à l’égard de la vocation propre de la Compagnie et de ses membres, dont il a su, quand cela se présentait, prendre la défense. Quoi qu’il en soit, son attitude, sa fidélité à l’Eglise, ont indubitablement contribué à rétablir (et à maintenir) un climat de confiance entre le Pape ou d’autres responsables de l’Eglise et la Compagnie. Ce qui n’empêchait pas que des conflits réapparaissent, ou que des critiques ou des reproches s’expriment, et que la fidélité et la sagesse du P.K. soient mises à l’épreuve (ou à contribution).

 

Dans son gouvernement de la Compagnie, il me faut dire un mot de la part qu’y a pris ce qu’on peut appeler son enseignement. J’ai d’abord cru constater qu’il n’était pas exactement un grand leader charismatique, que sa compétence dans le domaine intellectuel n’était pas d’abord théologique, qu’il ne semblait pas porté à faire bénéficier la Compagnie d’un enseignement de haut niveau. Mais je me suis aperçu peu à peu (comme d’autres, sans doute) que sa familiarité avec les Exercices spirituels, avec l’héritage de Saint Ignace et de nos premiers compagnons, sans parler des grands auteurs spirituels jésuites (et non jésuites), sa connaissance des Pères de l’Eglise, lui permettaient de soutenir et de nourrir la fidélité des jésuites à leur vocation dans l’Eglise, à leur tradition spirituelle. Mais il le faisait de façon relativement modeste, presque sans en avoir l’air. Au total, ses lettres à la Compagnie sur des aspects importants de notre vie, de la pauvreté à l’Eucharistie en passant par la vie communautaire, ou sur nos saints et bienheureux, les documents qu’il a publiés sur les différentes étapes de la Formation, ses conférences, en de multiples occasions, sur les Exercices spirituels, ses homélies, même, constituent un « corpus » étonnamment riche. Et on pourrait ajouter ses invitations aux célébrations des Jubilés, ses discours à la Congrégation générale (la 34ème, en particulier).

 

Une chose, toutefois, m’a quelque peu surpris, d’abord, dans sa manière de s’adresser à la Compagnie : il n’a pas aussi souvent traité, dans ses interventions, des thèmes directement apostoliques. C’est plutôt sur le tard, finalement, et en recueillant les avis des Présidents de Conférences, qu’il a formulé pour l’ensemble de la Compagnie ses « préférences apostoliques ». Mais j’ai admiré la sagesse de sa pratique : il encourageait des orientations apostoliques dans les régions et Provinces qu’il visitait, après avoir pris connaissance des situations, des besoins, des initiatives prises ou en projet, mais toujours en respectant les responsabilités propres des autorités locales. Je veux ajouter, pour en revenir au niveau de l’ensemble de la Compagnie, qu’il a remarquablement faite sienne l’orientation fondamentale donnée par la 32ème CG pour la mission de la Compagnie et promue si activement par le P. Arrupe : « la foi qui fait la justice ». Le P. K. a rappelé cette option sans cesse, dès son élection, et a soutenu fortement les initiatives apostoliques qui la traduisaient, de la Mission Ouvrière au JRS en passant par l’apostolat auprès des populations indigènes, la dimension sociale de l’apostolat de l’éducation, jusqu’à l’écologie plus récemment.

 

Je veux souligner aussi des aspects de son mode de gouvernement qui touchent à ses relations avec les personnes dont il était le supérieur général. Compte tenu de son tempérament, qui ne le portait pas aux effusions chaleureuses, j’ai admiré sa facilité de contact et de relation, sa disponibilité à rencontrer, à accueillir (je le revois passer deux, trois heures ou plus, recevant l’une après l’autre les personnes qui voulaient le saluer et se faire photographier avec lui..). Je crois que cette capacité d’accueil, à la Curie comme dans les Provinces qu’il visitait, a contribué à rendre le gouvernement de la Compagnie proche de tous, accessible à tous, et à travailler à créer un climat de confiance et à renforcer l’union dans la Compagnie, Mais ses rapports avec ses collaborateurs plus proches ont aussi revêtu un caractère remarquable, à mes yeux : le dialogue facile et confiant dans le cadre du Conseil général et de la Curie, l’appui qu’il a toujours apporté aux Provinciaux, et qui m’a beaucoup frappé, et son insistance sur la collaboration entre Provinces.

 

Le grand nombre des visites qu’il recevait, en plus de la correspondance abondante qui venait des Provinces et des rapports que lui faisaient les Assistants, lui apportaient une information considérable, et le mettaient en mesure de bien percevoir « l’état » dans lequel se trouvait la Compagnie, mais aussi les besoins du monde autour d’elle et les attentes à son égard, et d’orienter à bon escient son action, en assurant son unité. J’ai toujours admiré la manière dont il mettait tout cela, sans en faire l’étalage, au service de la mission de l’Eglise.

 

Pour compléter et terminer ce témoignage, j’évoquerai l’un ou l’autre trait de sa personnalité qui regarde, si je puis dire, la façon dont il se présentait. D’un côté, il y avait sa capacité d’accueil, dont j’ai déjà parlé, et qui mérite d’être soulignée, en ajoutant à propos de ce point : sa grande courtoisie, une réelle délicatesse, mais aussi cet humour, souvent remarqué, qui lui rendait possible de taquiner quelqu’un, gentiment. De l’autre côté, il me faut rappeler sa pudeur, sa discrétion extrême portant sur sa vie personnelle, sa vie de prière, son régime de vie, sa santé, aussi. Il éludait plutôt les questions sur ces points, notamment le dernier. Et il évitait autant que possible, voire fuyait, les rassemblements festifs et surtout les occasions où on chercherait à lui faire honneur. Je pense que son humilité profonde se révélait là, qui ne contredisait pas sa grande disponibilité.

 

La manière dont il a prévu, préparé et présenté sa démission illustre, il me semble, cette discrétion, cette humilité, et cette disponibilité. J’espère avoir respecté sa discrétion et son humilité en parlant de lui.

 

Jacques Gellard

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